Épargne de précaution du libéral : 3, 6 ou 12 mois ?

3, 6 ou 12 mois de dépenses ? Pour un libéral de santé la question est mal posée. Calcul chiffré, barèmes CARCDSF CARMF CARPIMKO 2026, frais généraux.

8/28/202611 min temps de lecture

a security officer walking down a street
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Fonds de sécurité d'un libéral : 3, 6 ou 12 mois ?

Trois mois de dépenses. Six mois. Douze pour les prudents.

Cette règle d'épargne de précaution en profession libérale circule partout et elle a un défaut : elle a été écrite pour des salariés.

Ton revenu s'arrête d'un coup pendant que ton cabinet continue de coûter, et personne ne t'a jamais dit combien ça faisait. Je l'ai calculé sur mon propre cabinet. Six mois d'arrêt, ce n'est pas six mois de dépenses du foyer. C'est un ordre de grandeur trois fois supérieur.

Pourquoi la règle des 3 à 6 mois ne tient pas

Un salarié en arrêt a une seule assiette à couvrir, la sienne. Son employeur maintient tout ou partie du salaire, la convention collective complète souvent, et aucune charge d'exploitation ne lui tombe dessus.

Toi, tu en as deux. Ton foyer, et ton outil de travail.

Le jour où tu ne travailles pas, le loyer du local tombe quand même, les crédits de matériel aussi, les salaires de ton équipe également, la maintenance, les assurances professionnelles, et les cotisations sociales, appelées sur ton revenu de l'année précédente. Tu paies donc, sur un revenu nul, des cotisations calculées sur une bonne année.

Ce que verse le régime obligatoire en 2026

Beaucoup de praticiens raisonnent encore sur l'idée qu'ils ne touchent rien pendant 90 jours. C'était vrai avant, ça ne l'est plus. Depuis le 1er juillet 2021, l'Assurance Maladie indemnise les 90 premiers jours après un délai de carence de 3 jours, soit 87 jours indemnisés, sous réserve de 12 mois d'affiliation continue (ameli.fr).

Le montant vaut 1/730e de la moyenne de tes revenus des trois années civiles précédentes, plafonné à 3 fois le plafond annuel de la Sécurité sociale (3 × 48 060 € en 2026), avec un maximum de 197,51 € bruts par jour et un minimum de 26,33 € bruts par jour au 1er janvier 2026. Soit environ 5 900 € bruts par mois au plafond. Confortable pour un foyer, sans effet sur un cabinet.

Au 91e jour, ta caisse prend le relais, et là les écarts sont considérables.

Lorsqu'un professionnel libéral est en arrêt de travail, la Sécurité sociale (CPAM) ne prend en charge les indemnités journalières que pendant les 90 premiers jours. Au-delà, c'est la caisse de retraite et de prévoyance propre à chaque profession qui prend le relais, avec des règles très différentes selon le métier exercé. Voici un panorama de la situation en 2026.

Les professions bien couvertes au-delà du 90e jour

Les experts-comptables et commissaires aux comptes (caisse CAVEC) bénéficient de l'indemnisation la plus généreuse : 130 € par jour, quelle que soit la classe de cotisation choisie, pendant une durée maximale de 36 mois, soit 1 095 jours cumulés.

Les médecins (CARMF) disposent d'un système proportionnel aux revenus : l'indemnité varie de 65,84 € par jour (pour des revenus 2024 inférieurs ou égaux à 48 060 €) à 197,51 € par jour (pour des revenus supérieurs ou égaux à 144 180 €). Entre ces deux bornes, l'indemnité correspond à 1/730e du revenu annuel. La durée maximale de versement est de 36 mois.

Les chirurgiens-dentistes (CARCDSF) touchent 113,22 € par jour, soit un maximum de 41 325,30 € pour une année complète (365 jours), pendant 3 ans. Les sages-femmes, rattachées à la même caisse, perçoivent un montant plus faible de 49,70 € par jour (18 140,50 € pour 365 jours), également sur 3 ans.

Les infirmiers, masseurs-kinésithérapeutes, pédicures-podologues, orthophonistes et orthoptistes (CARPIMKO) reçoivent un montant forfaitaire de 55,44 € par jour, indépendant du niveau de revenu. Ce montant peut être majoré de 8,06 € par enfant à charge et de 20,16 € si le recours à une tierce personne est nécessaire. La durée maximale est de 3 ans.

Les avocats, qui relèvent d'un régime à part (la CNBF, distincte de la CNAVPL), perçoivent 90 € par jour après une première période de 90 jours déjà couverte par la LPA (Prévoyance des avocats). La durée maximale est également de 3 ans.

Les professions sans indemnisation au-delà du 90e jour

À l'inverse, plusieurs professions ne bénéficient d'aucune indemnisation une fois passé le 90e jour d'arrêt, la durée maximale étant donc "sans objet" :

  • CIPAV : architectes, ingénieurs-conseils, géomètres-experts, ostéopathes, psychologues, moniteurs de ski et guides de haute montagne, guides-conférenciers, experts devant les tribunaux

  • CAVP : pharmaciens et biologistes médicaux

  • CARPV : vétérinaires

  • CPRN : notaires

  • CAVOM : commissaires de justice (anciens huissiers et commissaires-priseurs judiciaires), greffiers des tribunaux de commerce, et autres officiers ministériels et publics

  • CAVAMAC : agents généraux d'assurance et mandataires non salariés d'assurance

Pour ces professions, un arrêt de travail prolongé au-delà de trois mois n'ouvre droit à aucun revenu de remplacement issu de la caisse professionnelle, ce qui rend une prévoyance complémentaire privée particulièrement importante.

Ce qu'il faut en retenir

Ce panorama révèle de fortes disparités entre professions libérales : certaines (experts-comptables, médecins, dentistes, professions paramédicales, avocats) bénéficient d'une couverture pouvant aller jusqu'à 3 ans, tandis que près d'une dizaine d'autres professions se retrouvent sans aucune protection au-delà de 90 jours.

Cette hétérogénéité s'explique par l'histoire et l'organisation propre de chaque caisse de retraite complémentaire, héritées de régimes construits indépendamment les uns des autres. Pour les professions non couvertes, souscrire une assurance prévoyance individuelle complémentaire reste souvent la seule solution pour sécuriser ses revenus en cas d'arrêt de travail long.

Les montants CAVEC, CARCDSF et CARMF viennent des sites des caisses elles-mêmes, barèmes au 1er janvier 2026. Celui de la CARPIMKO, je ne l'ai pas trouvé publié sur le site de la caisse. Il est identique chez plusieurs courtiers spécialisés et il n'a pas bougé depuis 2025, ce qui le rend crédible, mais je préfère te le dire plutôt que de le faire passer pour du certifié. Un appel à la CARPIMKO tranche en cinq minutes.

Les six dernières lignes sont les plus importantes. Si tu relèves de l'une de ces caisses, ton relais au 91e jour n'existe pas. Le trou ne se referme jamais, et tout ce qui suit dans cet article devient une urgence et non un exercice.

Une nuance propre aux médecins : la CARMF précise que ses indemnités journalières ne sont pas cumulables avec celles de la CPAM.

Les trois cas où la carence de 3 jours ne s'applique pas

La règle des 3 jours de carence connaît des exceptions que peu de praticiens connaissent.

Elle ne s'applique pas si ton arrêt est prolongé après une reprise de moins de 48 heures, ni si l'arrêt fait suite à une interruption spontanée de grossesse. Et en affection de longue durée, la carence ne joue qu'une fois : sur une période de trois ans, seul le premier arrêt lié à l'ALD subit les trois jours.

Deux limites à connaître dans l'autre sens. L'indemnisation court sur 87 jours consécutifs pour une même incapacité, et le nombre maximal de jours indemnisés serait plafonné à 360 sur une période de trois ans. Ce dernier plafond provient de sources spécialisées et non directement d'ameli.fr : si tu enchaînes les arrêts, fais-le confirmer par ta caisse plutôt que de t'appuyer sur ce chiffre.

Côté formalisme, envoie les deux premiers volets du certificat médical à la CPAM dans les 48 heures, garde le troisième, et n'oublie pas de déclarer les prolongations. Un envoi tardif décale le point de départ de l'indemnisation.

Le piège des cotisations pendant l'arrêt

L'exonération de cotisations existe, mais elle n'est ni automatique ni immédiate.

À la CARCDSF, il faut une incapacité supérieure à six mois, continue ou cumulée sur la même année civile, une demande écrite en recommandé avec accusé de réception, et cette demande doit arriver avant l'expiration du troisième mois suivant la fin de la période de six mois.

À la CARMF, les règles diffèrent d'un régime à l'autre : le régime de base est exonéré à partir de six mois, le complémentaire à partir de 90 jours consécutifs, mais l'ASV et l'invalidité-décès restent dus, avec un appel rectificatif en janvier puis en juin.

Traduction pour ta trésorerie : sur les six premiers mois, tu cotises. Et si tu laisses passer le délai de demande, tu cotises quand même après.

Le calcul, en trois nombres et un exemple

Arrête de choisir un nombre de mois, calcule un montant.

Le premier nombre, ce sont tes dépenses personnelles incompressibles sur un mois. Crédit de résidence principale, alimentation, énergie, scolarité, assurances, transports. Le socle, pas le train de vie.

Le deuxième, ce sont les charges fixes de ton cabinet qui continuent à l'arrêt, diminuées de ce qu'une garantie frais généraux prend en charge, si tu en as une.

Le troisième, c'est ta durée d'exposition. Pas 3, 6 ou 12 par principe, mais la franchise de tes contrats, plus le délai administratif jusqu'au premier versement, plus une marge pour les sinistres que la prévoyance ne couvre pas (départ d'un associé, redressement URSSAF, remplacement imprévu d'un équipement lourd, séparation).

Prenons un cabinet dentaire, hypothèses assumées et arrondies : 5 000 € de charges personnelles incompressibles par mois, 15 000 € de charges fixes de cabinet qui tournent malgré l'arrêt, soit 20 000 € par mois. Je consolide volontairement les deux poches pour montrer le besoin de trésorerie global. En SELARL la répartition entre toi et la société change, le total non.

Sans aucune couverture complémentaire. Les trois premiers mois, avec des indemnités journalières CPAM au plafond, il rentre environ 5 900 € et il manque environ 14 100 € par mois. Du quatrième au sixième mois, avec 3 400 € versés par la CARCDSF, il manque environ 16 600 € par mois. Total sur six mois : de l'ordre de 92 000 € à sortir de ta trésorerie.

Avec une garantie frais généraux à franchise 30 jours couvrant les 15 000 €. Le premier mois reste à ta charge, environ 14 700 €. Les deux suivants, les indemnités CPAM couvrent le socle personnel et les frais généraux couvrent le cabinet, il ne manque rien. Du quatrième au sixième mois, la CARCDSF ne verse que 3 400 € contre 5 000 € de socle personnel, il manque environ 1 600 € par mois. Total sur six mois : de l'ordre de 19 500 €.

Le même arrêt, la même durée, un besoin de trésorerie divisé par cinq. Ces montants sont bruts, avant CSG et CRDS, et ils supposent que le contrat indemnise réellement l'intégralité des charges déclarées. Ton chiffre sera différent. La méthode, elle, ne l'est pas.

La garantie frais généraux, et la franchise que tout le monde inverse

C'est un contrat distinct de ta prévoyance. Ta prévoyance protège ton revenu, la garantie frais généraux protège l'activité. Elle ne relève pas du dispositif Madelin, elle se comptabilise comme une charge professionnelle déductible du résultat de l'entreprise. Deux conséquences : elle ne consomme pas ton plafond Madelin, qui reste entier pour ta prévoyance personnelle, et l'indemnité arrive dans la société, donc elle finance les charges de la société sans passer par ta fiscalité personnelle.

Financer le loyer du cabinet avec des indemnités Madelin, c'est y injecter de la trésorerie déjà fiscalisée à ton niveau. Fais valider la ligne comptable exacte par ton expert-comptable, les sources ne disent pas toutes la même chose sur ce point.

Maintenant le point que personne ne t'expliquera. Depuis 2021, la CPAM couvre ton revenu personnel du 4e au 90e jour. Rien ne couvre les charges de ton cabinet à partir du premier jour.

La franchise optimale n'est donc pas symétrique : allonger la franchise de ta prévoyance Madelin coûte peu puisque la CPAM comble déjà le trou, alors qu'allonger celle de tes frais généraux laisse ton cabinet tourner à vide pendant toute la durée. La plupart des praticiens font l'inverse et paient cher une franchise courte du mauvais côté.

Les questions à poser avant de signer : le contrat est-il indemnitaire (il rembourse tes charges réelles sur justificatifs) ou forfaitaire (il verse un montant fixe) ? Quelle assiette exactement, et la rémunération d'un remplaçant est-elle incluse ? Quelle franchise et quelle durée d'indemnisation ? Et quelles exclusions, en particulier sur les affections dorsales et psychiques, qui sont les deux causes d'arrêt les plus probables quand on travaille penché.

Où placer le fonds de sécurité

Le critère numéro un n'est pas le rendement, c'est la disponibilité immédiate avec capital garanti. Un placement qui rapporte 4 % mais qu'on récupère en trois semaines ne remplit pas cette fonction.

Le socle reste l'épargne réglementée.

Depuis le 1er août 2026, le Livret A et le LDDS sont rémunérés à 1,70 % et le LEP à 2,50 %, taux fixés jusqu'au 31 janvier 2027 (arrêté du 28 juillet 2026, service-public.gouv.fr). Les plafonds sont de 22 950 € et 12 000 €, soit environ 35 000 € par personne et le double pour un couple. Le LEP est sous conditions de ressources, ce qui l'exclut en pratique pour la plupart des libéraux installés.

Au-delà de ces plafonds, les deux relais habituels sont le fonds en euros d'un contrat d'assurance-vie de plus de huit ans, disponible mais avec un délai de rachat et une fiscalité sur les gains, et le compte à terme, dont le rendement est connu d'avance mais qui prévoit un préavis ou une pénalité en cas de sortie anticipée. Vérifie sur ce dernier s'il tolère un retrait partiel : beaucoup de contrats obligent à tout débloquer pour récupérer une petite somme, ce qui plaide pour plusieurs contrats plutôt qu'un seul. Et garde en tête le plafond de garantie des dépôts de 100 000 € par déposant et par banque, qui pousse à répartir sur deux établissements dès que le montant grimpe.

Un point souvent négligé : ouvre cette poche dans un établissement distinct de ton compte courant, avec sa propre carte. Séparer physiquement la trésorerie courante de la trésorerie de sécurité est ce qui t'empêche d'y toucher, et en cas d'urgence tu paies ou tu vires instantanément.

Le test à faire ce soir

Sors trois chiffres : ton socle de dépenses personnelles mensuelles, tes charges fixes de cabinet qui continuent à l'arrêt, et la franchise inscrite dans chacun de tes deux contrats. Si tu ne connais pas ces franchises par cœur, tu as déjà ta réponse. Applique la méthode, compare au solde réel de tes livrets, et regarde l'écart.

Le premier des trois chiffres, je l'ai transformé en outil : il calcule ton socle de dépenses incompressibles, ton taux d'épargne réel, ton fonds de sécurité sur 3, 6 ou 12 mois et te situe par rapport aux repères INSEE. Il traite la poche personnelle, celle que tu maîtrises seul. La poche professionnelle se calcule avec le tableau ci-dessus et le détail de tes charges fixes. L'outil est à 9,80 € en accès unique, et il est inclus dans l'abonnement si tu vas plus loin.

Contenu pédagogique, ne constitue pas un conseil en investissement personnalisé. Tout investissement comporte un risque de perte en capital. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures. Les montants de prestations cités sont ceux publiés par les organismes concernés à la date de rédaction et sont susceptibles d’évoluer.

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